Grippe : ce que l’évolution du virus change et pourquoi il est encore temps de se vacciner
Analyse scientifique – Janvier 2026
Dr Sydney Sebban
Pédiatre – Formateur chez Pharmaconsulting
Au cours de l’été, les virus influenza A(H3N2) ayant circulé dans l’hémisphère Sud ont présenté une dérive antigénique avec émergence d’une sous-clade distincte de celle sur laquelle reposait la sélection vaccinale. La variabilité génétique de l’influenza est attendue (mutations ponctuelles, sélection sous pression immunitaire), mais l’évolution observée cette saison apparaît suffisamment marquée pour soulever un risque de discordance antigénique (mismatch) entre la souche vaccinale et une proportion des virus circulants.
Cette dérive est intervenue après la décision de composition vaccinale (calée sur un calendrier international et sur des contraintes industrielles de production). Il en résulte une concordance partielle : le vaccin peut conserver une activité protectrice via la réactivité croisée (anticorps non parfaitement “accordés”, mais encore fonctionnels), ainsi que via des composantes moins sensibles au drift (réponses dirigées contre des épitopes plus conservés, immunité cellulaire). En revanche, la discordance peut réduire l’efficacité contre l’infection symptomatique, tout en laissant persister un bénéfice contre les formes sévères — bénéfice qui dépend aussi de l’âge, du type de vaccin (standard, adjuvanté, haute dose, recombinant/cell-based…) et du niveau d’immunité préexistante.
En France, les dernières synthèses de surveillance de Santé Publique France (7 janvier 2026) décrivent une épidémie grippale généralisée (toutes les régions en épidémie, La Réunion en pré-épidémie) avec une activité stable ou en baisse en ville et aux urgences, mais une poursuite de l’augmentation des hospitalisations et des décès attribuables à la grippe. L’analyse temporelle suggère par ailleurs qu’un pic a été atteint en S51 en ville et en S52 aux urgences, tout en soulignant qu’une reprise en janvier ne peut être exclue compte tenu de la circulation encore soutenue.
Sur le plan virologique, l’épidémie est portée par une co-circulation des virus A(H3N2) et A(H1N1)pdm09, avec une majoration relative de A(H3N2) depuis la S49, tandis que les virus B restent minoritaires (lignage B/Victoria). Les données de séquençage du Centre National de Référence (préliminaires) rapportent, parmi les A(H3N2) caractérisés, une prédominance du sous-clade K (≈78% des A(H3N2) séquencés sur la période analysée), compatible avec le scénario de drift discuté.
Les quelques données précoces d’efficacité vaccinale en vie réelle disponibles montrent :
- au niveau de l’ECDC (Europe, soins primaires, semaines 41–49/2025) : 44% contre toute grippe et 52% contre A(H3N2) (estimations précoces, design test-negative).
- au niveau du Royaume-Uni : Angleterre, automne 2025, période dominée par A(H3N2) sous-clade K) : vaccine effectiveness “early” contre des événements nécessitant des soins (urgences/hospitalisation selon analyses) d’environ 72–75% chez les <18 ans et ~32–39% chez les adultes.
Alors, est-il encore temps de se vacciner ?
Oui, il est toujours pertinent de se vacciner contre la grippe, même lorsque l’épidémie est déjà installée et ce pour plusieurs raisons :
- la circulation virale se prolonge plusieurs semaines. Les épidémies grippales durent classiquement 8 à 12 semaines, parfois davantage, avec des rebonds secondaires possibles et une hétérogénéité géographique (pics décalés selon les régions).
- la protection vaccinale s’installe rapidement et la réponse immunitaire protectrice apparaît en 10 à 14 jours après l’injection.
- le vaccin protège mieux contre les formes graves que contre l’infection.
- la co-circulation de plusieurs virus grippaux.
- enfin l’intérêt collectif et organisationnel reste important, notamment chez les professionnels de santé.
Pensons à nous !
Même en contexte de dérive antigénique et en fin de saison, la vaccination contre la grippe conserve un intérêt majeur, en particulier pour réduire les formes graves, les hospitalisations et les décès, chez les personnes à risque et les professionnels de santé.

